Conseils de lecture

Il reste la poussière
19,90
par (Libraire)
27 avril 2016

Il reste la poussière

Après le Morvan puis les vignobles champenois, après l'Albanie, Sandrine Collette continue son tour du monde du roman noir en partant pour la Patagonie. Nous voici en immersion au sein du ferme de gauchos dirigée par une mère tyrannique dont les seuls employés, ou plutôt esclaves, sont ses quatre fils.
Et nous allons suivre la décadence de cette famille, commencée depuis longtemps, car comment faire face aux superstructures agricoles gérant des milliers de têtes de bétail ? Les petits élevages sont amenés à disparaître, la viande ne rapporte plus assez, ils ont été repoussés dans les terres hostiles et peu généreuses en céréales. La mère décide de ne pas voir, de ne pas renoncer, quitte à laisser ses garçons se mener une guerre impitoyable pour la place de dominant, quitte à laisser son dernier Rafael subir les pires traitements tel le seul objet de distraction dans cette misérable pampa.

Seulement malgré tous les efforts de la mère pour maintenir le joug bien serré, il lui est impossible d'éviter les contacts avec le monde extérieur. Et ces échanges ne sont pas sans conséquence, la fratrie ne peut pas ne pas voir que « les autres » fonctionnent bien différemment, voire pire encore : découvrir que l'espoir existe, et Rafael, si peu armé pour affronter la violence, sera l'un de ses principaux porteurs.

Sandrine Collette nous a déjà démontré sa capacité à nous embarquer dans des intrigues à l'ambiance de plus en plus épaisse. Ne rêvez pas, vous n'y échapperez pas plus cette fois-ci. La richesse des personnages est saississante. Notre auteur nous a aussi habitués à être immergés dans des milieux hostiles, ce roman ne fait pas exception. Et pourtant Sandrine Collette a une capacité à se renouveler absolument étonnante. Il reste la poussière se rapproche encore plus du Nature Writing, en s'écartant du roman noir pour venir flirter avec le roman, tout simplement et avec grand talent. Et honnêtement, Sandrine Collette n'a vraiment pas à rougir devant quelques spécialistes de cette littérature : David Vann, Ron Rash ou encore Pete Fromm pour ne citer qu'eux.


Une planète dans la tête
14,90
par (Libraire)
23 avril 2016

Le voyage dans la lune

Standish vit dans une nation autarcique, en guerre avec toutes les autres, et qui veut leur imposer sa suprématie. Cela ne vous rappelle rien ? Loin des univers dystopiques habituels, ce roman, et la couleur rouge omniprésente, rappellent étrangement la Guerre Froide et l'URSS. D'ailleurs, cette nation ne veut-elle pas prouver sa supériorité en effectuant le premier alunissage ? Dans tout ça, Standish ne va pas se contenter de survivre, il veut changer les choses, et la disparition de son meilleur ami, Hector, va le pousser à passer à l'action.
Standish fait figure de anti-héros à côté d'Hector, qui est décrit comme "beau, le dos droit, les cheveux blond foncé et les yeux verts". Il est aussi rebelle, et son insolence n'a d'égale que son intelligence. Mais c'est Standish, qui rêve de planètes imaginaires qu'il croit pouvoir atteindre avec un vaisseau en papier mâché, qui va tout changer. Standish loue souvent l'intelligence des autres face à sa propre inintelligence. Mais il n'est pas bête, on ne lui a juste jamais rien appris. Il comprend seul ce qui se passe à l'intérieur du palais où l'on cache la plus grosse supercherie de l'Histoire. Il comprend déjà quand Hector lui ment. Il comprend depuis le départ de ses parents.
C'est un roman sensible, qui fait réfléchir, et qui nous fait respirer au rythme de ses personnages, nous emmène dans un autre monde et nous fait "sentir" la vie. Ce n'est pas sans rappeler une citation de Ray Bradbury, expliquant ce qu'est un bon livre : "Pour moi, ça veut dire texture. Ce livre a des pores. Il a des traits. Vous pouvez le regarder au microscope. Sous le verre vous trouverez la vie en son infini foisonnement. Plus il y a de pores, plus il y a de détails directement empruntés à la vie par centimètre carré de papier, plus vous êtes dans la "littérature". C’est du moins ma définition. Donner des détails. Des détails pris sur le vif. Les bons écrivains touchent souvent la vie du doigt. Les médiocres ne font que l’effleurer. Les mauvais la violent et l’abandonnent aux mouches." Une Planète dans la tête a de la vie en lui.


Mon traître / roman, roman

roman

Le Livre de Poche

7,20
par (Libraire)
23 avril 2016

Sois proche de tes amis, de tes ennemis plus proche encore

Antoine ne trouve de réel but à l'existence que le jour où il se prend de passion pour l'Irlande du Nord, et surtout pour celui qui sera son père spirituel et sa plus grande douleur, Tyrone Meehan. Il vit pour l'Irlande, se rattache à la cause de l'IRA, se fâche avec ses amis français, n'existe que pour ses séjours irlandais, et se sent porté par son amitié avec son traître, qui l'éduque à la vie comme un père le ferait avec son fils. Il devient Tony, français d'origine, irlandais d'adoption. Et ce n'en est que plus déchirant, quand on voit tout ce qui fait sa vie s'écrouler, parce que pour lui l'Irlande, c'est Tyron Meehan.
On a l'impression de savoir à quoi s'attendre, un titre sans équivoque, le fait que le "traître" soit désigné comme tel dès la première phrase du livre... on se forge une carapace et on essaie de ne pas trop l'apprécier. Mais voilà, le mal est bientôt fait, car il est charismatique. On ne peut s'empêcher de l'aimer, et on espère jusqu'au bout qu'il ne trahira pas. On en oublierait presque qu'il va trahir, qu'il trahit déjà. Et au milieu d'une phrase, asséné comme un coup de poignard dans le dos, le narrateur ne l'appelle plus par son nom, mais "mon traître". Mais ce n'est pas un simple traître, ce n'est pas le traître de l'Irlande, c'est le sien.
Et pourtant, quand Tyrone trahit, on ne peut s'empêcher d'avoir pitié de lui. On sent qu'il est vieux et fatigué, avec le recul, alors que le narrateur nous donne toujours l'impression d'un homme jeune et vigoureux, malgré son âge. Mais finalement, on sent bien que vingt-cinq ans plus tôt, il était déjà à bout de force. On aurait presque envie de ne pas lui en vouloir, surtout quand, pour protéger "son français" (et on sent ici l'exclusivité entre les deux personnages), il dit qu'il s'en fout. À travers ces mots, on ressent l'amour sincère qu'il a pour Antoine, et qu'il ne lui révélera jamais, pas même quand le luthier lui demande si leur amitié a jamais été sincère, et que Meehan lui dit qu'il n'a pas sa réponse, ce qui est peut-être la trahison ultime.


Meurtres à Willow Pond

Éditions Gallmeister

24,30
par (Libraire)
21 avril 2016

Meurtres à Willow Pond

Quand Agatha Christie rencontre Tarantino !
Nouvelle Angleterre, au bord d'un de ces très grands lacs américains qui longent le Canada et où l'on peut s'adonner à la pêche à la mouche. Dans un hôtel, lodge de pêche mondialement renommé où ne fraie que la bonne société de l'Amérique blanche qui se pense encore anglaise, une femme règne en maître : Iphigene Seldon.
Cette femme est riche et vieille ; et ses héritiers, ses neveux, qui la déteste tous, ne pensent qu'à sa mort. Justement, elle les a réunis pour leur parler de l'héritage, ainsi que leurs ex-conjoints qui refusent tous de divorcer tant qu'ils n'auront pas le magot. Quand ils apprennent que la Vieille veut se marier et que peut-être le grisbi va leur passer sous le nez, c'est l'effervescence au lodge.

Ajoutez un orage et des litres de bourbon : vous obtenez le polar en huis clos à la Agatha Christie le plus drôle et irrévérencieux qui soit. Ned Crabb est un écrivain rare (2 polars en 30 ans) mais c'est toujours de la dentelle ! Tous ses personnages sont attachants et drôles mais aussi misérables et détestables. Ses intrigues (car oui, il y en a plusieurs) sont menées de main de maître et tambour battant. Un polar prenant et cocasse !


Les femmes du braconnier, roman
8,70
par (Libraire)
20 avril 2016

La morte amoureuse

Avec Les femmes du braconnier, on découvre une autre Sylvia Plath. On connaît Sylvia la dépressive, la créatrice, mais pas Sylvia l'épouse ou la mère. Claude Pujade-Renaud nous fait le portrait, à travers plusieurs voix, de cette femme plus vivace dans la mort que dans l'existence. Elle sait décrire les hauts et les bas avec justesse, comme quand, par le biais de la voix de la mère de Sylvia, elle se demande comment cette femme, qui se voyait vieille entourée de ses enfants, avait pu, quelques jours plus tard, décider de mettre fin à ses jours.
Mais il ne s'agit pas seulement de Sylvia Plath, car ce sont bien les femmes, et non la femme du braconnier, Ted Hughes, qui s'affrontent. Assia n'arrive que plus tard dans le texte. C'est le portrait en négatif de Sylvia. L'une est aussi brune et stérile que l'autre est rousse et nourricière. Quand Sylvia ne trouve de véritable félicité qu'en enfantant, Assia se fait avorter dès qu'elle sent s'éveiller en elle le moindre embryon. Mais toutes deux recèlent un charme animal, presque primaire, et quelques démons bien sûr.
Assia souffre de n'être qu'un ersatz de Sylvia : elle ne sera jamais aussi talentueuse, se retrouve mère de substitution de ses enfants, vit dans son ombre, dans son appartement, dort dans ses draps, et ne passe qu'après elle dans les bras de Ted, épicentre de ce trio. Ted, ce braconnier, aussi animal que chasseur, attiré comme effrayé par le "rayonnement mortel" de Sylvia. Écrivain régulier, qui ne connaît pas la page blanche que Sylvia redoute tant. Elle reconnaît en lui son âme soeur, sa raison de vivre, s'enferme dans son couple sans réaliser qu'elle construit sa propre prison. Mais Ted est comme une bête sauvage : il ne peut prospérer en captivité.
Claude Pujade-Renaud nous fait rencontrer des êtres fascinants de complexité. Elle plonge au coeur de l'oeuvre de Sylvia Plath sans lui ôter son mysticisme ni sa profondeur. Elle n'analyse pas ses personnages et nous laisse le soin de les comprendre - ou du mois d'essayer. On se laisse glisser dans ce roman comme on se laisse glisser dans la mélancolie.