Yv

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Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Le Jaguar sur les toits
19,50
par
14 juin 2011

Thriller très atypique. Loin d'une construction-type d'un thriller états-unien. Tout d'abord, François Arango part très vite avec la restitution du coeur de la victime à sa famille. Ensuite, il prend le temps de placer le décor : le Mexique, les légendes, traditions aztèques, la révoltes des Indiens extrêmement pauvres et qui agonisent. Tout au long du livre, viennent s'intercaler des paragraphes entiers qui nous racontent tout cela, ce qui fait qu'on est totalement plongé au coeur de ce pays, avec ses habitants. Un contexte magistralement décrit.


Ensuite, l'histoire proprement dite est menée assez vite, mais point trop pour qu'on puisse en comprendre toutes les subtilités. Heureusement d'ailleurs, parce que l'intrigue est fouillée et plutôt maîtrisée : entre pillage des coutumes indiennes, bio-piraterie, trafic de médicaments et bien sûr gros sous, toujours dans les parages.

Enfin, les personnages, l'auteur ne s'arrête pas trop sur les détails croustillants : on sent bien, dès le début que Catarina et Alexandre vont avoir une relation beaucoup plus que professionnelle, mais cela se fait presque naturellement, sans que François Arango ne soit pesant sur le sujet. Par allusions, plus que par phrases directes, on sait le moment où les deux protagonistes passent aux choses sérieuses, physiques, pour être plus direct. Parents, soyez rassurés, pas de sexe dans ce livre !

De même, à part une ou deux descriptions de cadavres ou de mutilations -mais très supportables-, l'hémoglobine ne coule pas à flots continus. Tout le talent de l'auteur est de créer du suspense sans décrire de situations insoutenables. A nous d'imaginer les scènes avec nos propres images, ce qui, de mon avis, est bien plus efficace.

J'ai cependant une petite réserve : la dernière partie n'est à mes yeux pas indispensable. Ces 30 dernières pages expliquent précisément les causes, conséquences et raisons de l'intrigue, avec force détails médicaux, chimiques, hormonaux. Somme toute, ce n'est pas bien grave, parce qu'à ce niveau du livre, l'enquête est bouclée, on a bien compris de quoi il retournait. C'est une espèce d'épilogue redondant que l'on peut passer vite sans rien perdre du bouquin.

Très bon bouquin, bien écrit : les descriptions des personnages sont assez fameuses, par exemple celle de Suarez : "Le petit homme en civil à demi assis sur l'arête de son bureau portait son ventre comme une majesté et un pantalon pratiquement remonté jusqu'au sternum. Une cravate à pois barrait sa chemise avec autant d'incongruité qu'un bandeau Miss Amérique latine. Surtout, un nez vermillon séparait sa fine moustache de son front, un tout petit front planté de cheveux drus et calamistrés. Au milieu, un sourcil broussailleux reliait les deux tempes d'un seul trait. L'exemplaire unique, pensa Gardel, à mi-chemin entre l'homme des cavernes et le sybarite recuit par le mezcal." (p.78) Alors, ça ne fait pas envie de faire sa connaissance ? Au moins de l'auteur qui réussit à placer dans une seule phrase "calamistrés" et "sybarite". Chapeau !

Premier roman de François Arango, qui "dans le civil" est chef de service de réanimation dans un hôpital parisien

Les yeux de Lira
20,00
par
7 juin 2011

Très sincèrement, c'est la pure curiosité qui m'a amené à choisir ce livre dans la liste de la Librairie dialogues. La curiosité puisque Eva Joly est surtout connue pour être ancienne juge d'instruction et maintenant candidate écologiste aux élections présidentielles françaises. Ce livre est la deuxième collaboration Eva Joly/Judith Perrignon. Bien écrit, il se lit vite et sans beaucoup d'effort de compréhension pour une intrigue pourtant aux multiples ramifications et aux implications nombreuses. Je ne suis pas spécialiste des questions financières, -même si dans une autre vie, j'ai travaillé au sein de banques ; mais que voulez-vous, quand on est jeune, on ne refuse pas la première proposition d'emploi ! Et puis, en tant que guichetier (et oui, ça existait à l'époque, c'est vous dire mon grand âge !), je n'avais pas accès au vrai monde de la finance-, j'y suis même plutôt allergique, et malgré cela, j'ai compris -enfin, je crois- l'ensemble de cette affaire tortueuse. Le grand mérite du roman est de nous expliquer très simplement le sac de noeud, les trajets divers que l'argent sale effectue pour devenir propre, envié voire quémandé par les gens les plus importants. J'imagine qu'Eva Joly en tant qu'ex-juge chargée d'affaires du même genre, assez médiatiques, connaît suffisamment le système pour nous résumer et mettre à notre portée ce monde puant de la finance mondiale.

"C'est un homme plutôt discret pour un oligarque russe que recevait aujourd'hui à déjeuner le président de la République. Serguei Louchski, que l'on dit l'homme le plus riche de son pays et qui a été mis en difficulté ces dernières années par les tempêtes financières successives, investit de plus en plus en France où il possède déjà une villa à Saint-Jean-Cap-Ferrat et un luxueux appartement à Paris. "Vous ne pouvez pas promouvoir les intérêts économiques du pays sans rencontrer des hommes d'affaires. Et parfois vous sympathisez plus avec certains qu'avec d'autres car ils ont une vision. A un monde nouveau, il faut des idées nouvelles et des hommes neufs..." a commenté le porte-parole de l'Elysée interrogé par l'AFP." (p171)

Les trois personnages principaux qui, bien sûr, vont se rencontrer évoluent dans ce monde malgré eux, mais ne lâchent pas l'affaire, bien décidés à faire la lumière sur cet imbroglio financier mais avant tout à faire tomber les responsables des transactions financières illégales mais tellement rentables. Lira est séparée de son mari, vit seule à Saint-Pétersbourg a une grande fille étudiante. Nwankwo est père de famille, mais exilée à Londres celle-ci a le mal du pays et sa femme lui reproche de les mettre en danger. Félix est homosexuel, séparé très récemment de son compagnon, il ne sait pas tenir sa place de greffier, se laisse emporter par son enthousiasme et déborde très largement sur le travail du juge avec lequel il travaile et qui le laisse agir, ce qui fait jaser au tribunal. Chacun pris séparément n'a pas l'envergure pour persévérer et tenter de mener au bout cette enquête. Ensemble, ils se motivent, forment une équipe qui traque et trouve des informations, chacun dans son domaine, et, mises bout à bout elles éclairent l'arnaque internationale conduite par S. Louchski et ses sbires.

Pas haletant dans le rythme, mise à part la poursuite dans le métro, ce polar tient bien son lecteur tout au long de ses 317 pages, parce que ses héros sont assez ordinaires, proches de nous,crédibles et ensuite parce que l'intrigue nous rappelle nombre de scandales dont on a entendu parler ces dernières années, et notamment la faillite de la banque de Stephensen qui entraîne la faillite des îles Féroé, un peu comme la véritable faillite de l'Islande lors de la grande crise mondiale récente.

Divertissant et instructif ! Curiosité largement récompensée.

Bande-son
par
3 juin 2011

Je ressors de ce livre très mitigé. J'ai beaucoup aimé l'écriture de Bertrand de la Peine. Il triture certains mots, en invente d'autres et dessine de beaux portraits, assez drôles. D'abord celui de Mrs Scott, la logeuse de Sven en Irlande :

"Elle y retrouve une femme au chignon de neige noué sur la nuque et sous le chignon, une veste de tweed anthracite dont les pans s'évasent autour du fessier cucurbitesque recouvert d'une jupe noire tendue à craquer. D'assez beaux mollets pris dans des bas couleur chair et de minuscules pieds chaussés de mocassins de cuir." (p.52)

Ensuite, le plus savoureux, celui du révérend Desmond Toland :

" Un scooter apparaît à l'angle de la maison et stoppe net devant le parterre surpris. L'antique machine est pilotée par un homme rond. [...] Le révérend Desmond Toland met pied à terre et ôte son casque qui démoule un crâne globuleux. On se méprendrait de le croire bossu : ses deux épaules sont symétriquement grasses." (p.55)

Et puis, il y a ici et là d'autres beaux passages (j'en citerai un autre à la fin), mais je me suis tout de même demandé où l'auteur voulait en venir. L'ensemble est décousu, le lien entre S. Langhens, l'Irlande, Rudolf Erich Raspe et l'art contemporain est un peu tiré par les cheveux. Le fait que Gerda, la femme de Sven le quitte est une grosse ficelle, facile et peu opportune. L'auteur survole ses personnages et son histoire : il ne s'intéresse pas vraiment à eux, nous non plus !

Mis à part les portraits plutôt réjouissants, on ne sait quasiment rien d'eux, comme s'ils n'étaient que de vagues connaissances à qui l'on dit bonjour-bonsoir. Un peu court !

C'est fort dommage, parce que comme je le disais plus haut, Bertrand de la Peine écrit très bien. Ses lignes apportent tout de suite à l'esprit des images nettes et concrètes. En peu de mots, choisis, il décrit clairement un personnage, une pièce, une situation. A ce propos, et comme promis, un dernier extrait concernant l'aide-ménagère de Mrs Scott :

"Lorsqu'elle officie dans la cuisine, Anjelica éventre les paquets de farine.

Elle décapite les bouteilles de lait.

Explose les nouilles.

Pulvérise le riz.

Trucide les boîtes de conserve.

Mutile les pizzas.

Scalpe les tablettes de chocolat.

Terrifie les surgelés.

Armée d'une pince ou d'un tournevis, la jeune fille fait régner dans la pièce un avant-goût de massacre." (p.63)

Déçu donc, oui, mais en même temps, ravi d'avoir découvert cet auteur dont je retenterai certainement la lecture

AMOUR
14,20
par
23 mai 2011

"Rarement une histoire aura fait l'objet d'une telle introspection, de l'autopsie aussi rigoureuse d'une mère et d'un enfant qui se perdent" (4ème de couverture) Après avoir recopié cette phrase, je pourrais m'arrêter là et ne rien ajouter, tellement à elle seule elle résume ce petit (134 pages) livre. Mais, bon, ce ne serait pas très correct de ma part, et puis "çal'fait pas" un article de 2 lignes, c'est pas sérieux, alors je vais tenter de remplir mon billet.

Jon attend sa maman. Il attend qu'elle s'occupe de lui : lorsqu'il est le narrateur, il parle de sa mère. Vibeke ne parle jamais de Jon, n'y pense même pas tout au long de cette nuit : "Elle [Vibeke] regarde autour d'elle, elle ne le [l'homme avec qui elle sort ce soir] voit nulle part. Elle voit un couple qui se dispute, la bouche de la fille est en mouvement perpétuel, de temps en temps l'homme dit quelque chose, quelque chose de bref qui ne fait que relancer la fille. Elle décide de regarder ailleurs. Rien ne doit gâcher sa joie et le grand silence qui l'envahit." (p.94). Elle n'éprouve rien, aucun scrupule d'avoir laissé son fils seul, voulant garder "sa joie" d'être là. Jon, lui attend son gâteau et rêve du train électrique qu'il veut pour ses neuf ans. Il erre seul, dans la ville totalement enneigée.

Hanne Orstavik ne juge pas ses personnages, elle se contente de raconter leur soirée, d'entrer dans leurs esprits pour nous transmettre leurs pensées, leurs désirs, leurs rêves. Ils vivent ensemble, l'un à côté de l'autre, et comme le dit, la phrase de la 4ème de couverture ils "se perdent". Définitivement, serais-je tenté d'ajouter.

Avec une économie de moyens, des phrases courtes, sèches, des descriptions de gestes banals, Hanne Orstavik parvient à captiver son lecteur : "Elle détache sa ceinture de sécurité et la lâche, elle s'enroule. Elle trouve la poignée de la portière et tire le petit levier en plastique noir. La porte produit un clic en s'ouvrant, le froid se dresse contre son molet et sa cuisse. Elle ouvre la porte en grand et lance les jambes dehors, la voiture étant un peu plus haute elle doit se laisser tomber vers le sol. Elle se penche ensuite à l'intérieur pour ramasser son sac, qui était à ses pieds. Il regarde la route devant la voiture." (p.124). Même ses descriptions de lieux sont sèches, mais très facilement imaginables : "Il y a plusieurs portes dans le petit couloir là-haut. Elle en ouvre une, allume le plafonnier et laisse passer Jon devant elle. Elle doit partager sa chambre avec quelqu'un, se dit-il, parce qu'il y a deux lits. La fenêtre est juste en face de la porte. Elle donne sur l'arrière de la maison, sur la forêt. Il s'y rend. Elle est encadrée de rideaux à motifs. Il regarde dehors." (p.34/35)

Double narrateur, un coup Jon, un coup Vibeke, toujours à la troisième personne du singulier, sans prévenir, l'auteure alterne. A la faveur d'un nouveau paragraphe, on passe dans la nuit de Jon, puis dans le suivant, on revient à celle de Vibeke. Jamais perdu, le lecteur suit ainsi, parallèlement les pérégrinations et pensées de la mère et du fils.

Je m'aperçois que j'ai cité pas mal le texte, je pourrais en citer encore de plein passages, mais si je continue, je vais finir par reproduire le livre en entier. Donc, le mieux, si vous aimez les textes âpres, sans artifices, un peu à la manière d'Agota Kristof, de Annie Ernaux -si elle avait ne serait-ce qu'un centième de la virtuosité de ces auteures, j'aurais même pu mettre dans le lot Christine Angot qui a une écriture de ce genre, mais tellement plus maladroite, moins attirante et moins talentueuse- c'est que vous ouvriez ce roman de Hanne Orstavik, considérée comme "l'une des voix les plus importantes de la littérature norvégienne." (4ème de couverture)

Commissaire Garon, La jeune chair
par
20 mai 2011

Ce petit roman policier de 173 pages (ah merci M. Saint-Luc de nous éviter les pavés de 400 pages emplis de banalités et de considérations de peu d'intérêt. J'aime les livres courts, qu'on se le dise !) m'a été gentiment dédicacé à un "critique littéraire" -c'est trop d'honneur-, par l'auteur qui me dit que son livre "n'est qu'un premier polar, certainement perfectible". Perfectible, sûrement, mais déjà bien construit et l'équipe de Garon mérite un arrêt sur ses aventures.

Les personnages se mettent en place, puisque tome 2 -et peut-être plus- il y aura. D'ailleurs, pour en savoir plus il existe un site Commisaire Garon, très bien fait.

Saint-Luc nous balade à Lyon : "Lyon est cernée par deux collines, symbolisant deux mondes antagonistes : la Croix-Rousse, appelée la "colline qui travaille" sent la révolution, la sueur des petites gens, rappelle les combats des canuts, alors que Fourvière, la "colline qui prie" invite au recueillement, à l'abri dans sa verdure. Les maisons n'y sont pas luxueuses, mais sages et sans ostentation, les congrégations nombreuses." (p.79), puis nous emmène dans les pas d'Albéric Garon de Bouziq, puisque tel est son véritable patronyme, à Hong-Kong et Macao ; il nous y promène également dans les rues et ruelles. Comme je le disais précédemment, le roman est assez court, donc les personnages ne sont pas poussés, mais comme il existe une suite, j'imagine que nous en apprendrons plus sur eux au fur et à mesure de leurs enquêtes.

L'intrigue démarre assez vite et monte en puissance. Mais ici point de courses poursuites, point de fusillades ni d'hémoglobine dégoulinante. C'est un bon polar classique dans lequel l'auteur n'hésite pas à faire preuve d'humour et de critique envers le monde politique, le monde des affaires et les liens très étroits qui les unissent. Pour avoir fréquenté les cabinets ministériels, et donc le monde politique, Saint-Luc sait de quoi il retourne.

Plutôt bien écrit (même si le "s'est avérée fausse" de la page 140 me heurte un peu-beaucoup ; mais bon, parfois dans des bouquins plus grand public, on trouve bien pire !) ce polar permet de passer un très agréable moment. Pour tout dire, je le retrouverai bien volontiers, ce commissaire Garon avec ses camarades, épaissis, décrits plus en profondeur, dans une intrigue que j'espère au moins de la même bonne qualité.