L'Autre Monde L.

par (Libraire)
16 avril 2016

La variante chilienne des poupées russes

Après la Fractale des Raviolis, exercice littéraire aussi original que bien exécuté, on attendait Pierre Raufast au tournant pour son deuxième roman, et le pari est réussi ! De son premier roman, on retrouve le meilleur : des anecdotes, qui, malgré leur diversité, s'enchaînent avec une efficacité redoutable, et surtout, le caractère hautement jubilatoire de ces histoires. C'est en effet une des constantes de Pierre Raufast : il a une capacité incroyable à inventer des récits absurdes mais géniaux, revisitant l'Histoire de Jeanne d'Arc à Jorge Luis Borgès, soulevant les questionnements les plus saugrenus, sans jamais tomber dans la caricature.
On commence l'histoire avec Pascal, professeur de philosophie vieillissant, accompagné de Margaux, adolescente hantée par un passé récent. Ils aspirent désormais au calme, mais leur semblant de tranquillité va bientôt être ébranlé par leur rencontre avec Florin. Privé de ses émotions et des souvenirs liées à celles-ci, Florin collectionne les cailloux, témoins tactiles de sa mémoire perdue. Leur seul toucher lui permet de se rappeler avec exactitude les instants qui auraient dû le marquer naturellement. Et il les raconte comme des faits divers, aucune émotion ne transparaît jamais, tandis que nous, lecteurs, sommes, au contraire, animés par un flot de sentiments multiples, passant du dégoût, lorsque l'on rencontre des fossoyeurs aux pratiques douteuses, à l'adrénaline d'une partie de cartes qui n'en finit plus.
Pierre Raufast, en véritable conteur moderne, a le don de réinventer un univers que l'on croyait connaître par cœur, de faire de détails du quotidien des éléments de découverte constante, de la même manière qu'il transforme Pac-Man en quête existentielle. Et il nous offre même une philosophie de vie à travers ses personnages, en restant toujours d'un optimisme à toute épreuve, faisant de La variante chilienne une nouvelle perle de fantaisie, un petit bijou de bonne humeur, qui surgit parmi les autres romans comme le premier rayon de soleil après une décennie entière de pluie.

H. Guay de Bellissen

Anne Carrière

17,50
par (Libraire)
16 avril 2016

Autopsie d'un coeur

Avez-vous déjà observé un cœur anatomique ? Un cœur, dans l'imaginaire, ce sont deux courbes qui se rejoignent, c'est de la rondeur, du rose et de l'amour. Mais le cœur, l'organe, est beaucoup plus complexe que ça : c'est du sang, des fluides, des membranes, ce n'est plus un sentiment, c'est la condition de l'existence, ce sont deux ventricules et deux chambres, que nous allons pouvoir observer de l'intérieur.
Mark David Chapman et John Hinckley, à l'instar de cœurs schématiques simplistes, ne sont, dans l'imaginaire populaire, que deux types paumés qui ont tenté, avec plus ou moins de succès, de tuer des célébrités. Mais qui étaient-ils vraiment ? Héloïse Guay de Bellissen ne nous dresse pas leur profil psychologique, elle n'analyse pas leur geste ou le parcours qui les y a amenés, elle nous raconte simplement leur histoire, sans jugement, mais avec beaucoup d'humanité. Elle ne nous demande pas de les comprendre mais seulement de les voir comme des êtres humains, avec leurs failles, comme un souffle au cœur de la société.
Héloïse Guay de Bellissen nous offre également une vision de l'Amérique complètement originale : celle d'une mère. Une mère nourricière, une mère infanticide, imparfaite et qui reconnaît ses erreurs et le cinéma comme son art le plus accompli, c'est le rêve américain à son paroxysme. Cette Amérique personnifiée nous décrit, sans langue de bois, ses réussites, qui l'ont rendue orgueilleuse, et ses échecs ; parmi eux, ses « enfants », ceux qu'elle a désavoués, ceux qu'elle aime quand même, comme une mère.
Et au milieu de tout ça, porte-drapeau de cette Amérique paradoxale, il y a Holden Caufield, héros désenchanté de l'Attrappe-Coeur de Salinger. Abandonné par l'auteur qui l'a rendu célèbre, il est condamné à n'être qu'une histoire, sans parvenir à – symboliquement – tourner la page. Mark David Chapman et John Hinckley sont les enfants qui ont sauté de la falaise et que Holden n'a pas pu empêcher de tomber.

24,90
par (Libraire)
16 avril 2016

De l'art de ne pas tendre l'autre joue

Rencontre avec le héros, Peter Davidek, dont le patronyme est constamment écorché, comme une insulte, la première d'une longue liste qui va s’égrener tout au long de l'histoire. Autour de lui gravitent Noah Stein, qui sous ses airs provocateurs et une cicatrice physique impressionnante, cache une blessure qui, elle, ne se refermera jamais, Loreleï, qui va passer presque sans regret du statut de victime à celui de bourreau, sans soupçonner, sans comprendre sa propre motivation, et tous les autres, à la fois instigateurs et instruments du malheur, dans un environnement qui ressemble au Purgatoire, comble de l'ironie, pour un établissement catholique.
Toute ce microcosme évolue en effet à Saint Mike, Saint Michael the Archangel, alors qu'on ne peut guère imaginer un endroit plus abandonné des saints que celui-ci. Le bâtiment s'écroule, la pluie s'y infiltre, érodant les briques qui s'effritent doucement, laissant sur les murs des traces rouges comme le sang : un symbole qui prend tout son sens. La ruine physique du lycée n'est que le pâle reflet de sa dépravation morale, et les responsables, quand ils ne sont pas corrompus ou névrosés, sont vains. La violence traverse les couloirs comme une rumeur, elle est tellement acceptée qu'elle en paraît encouragée.
L'écriture est particulièrement puissante pour décrire cette atmosphère toxique. Ce ne sont pas seulement des phrases qui font mouche, ou de bons mots. Ce sont des passages entiers qui vous emmènent exactement là où l'auteur le voulait, sans que vous vous en rendiez compte, au moment où il est déjà trop tard, faisant de vous le complice involontaire de la cruauté de ses personnages. Chacun d'entre eux à sa part d'ombre, c'est le portrait – et le procès ? – de l'espèce humaine, pervertie et hypocrite par nature, qui doit lutter pour sa survie coûte que coûte. Même Davidek, qui espère qu'il est encore du côté des gentils, sait qu'au fond, il a perdu son innocence, et ne souhaite rien d'autre que de "voir sanctionnés [les gamins de St-Mike] comme ils le [méritent]". Il n'y a de salut, de rédemption pour personne.

Éditions de L'Olivier

18,50
par (Libraire)
16 avril 2016

Souvenirs, souvenirs

Les Amygdales surprend immédiatement par son style très particulier. Cela vient peut-être de la manière dont le héros nomme ses proche, "le papa", "la maman", qui donne une impression de dédain. Mais on comprend vite que ce n'est pas seulement une fantaisie, que cela correspond exactement au mode de vie de cette famille dans laquelle évolue le personnage principal, cette famille que l'on pourrait presque qualifier d'aristocrate. Ils méprisent d'ailleurs le monde paysan, ont des domestiques, vivent quasiment dans un autre monde, voire dans une époque révolue. On est dans un univers de faux-semblants sous le couvert de la bienséance et du politiquement correct.
Gérard Lefort nous plonge dans des souvenirs d'enfance, et c'est le regard d'un enfant qui nous les décrit, mais ce sont des mots d'adulte qui jaillissent sur la papier. On n'est pas non plus dans une analyse des sentiments de l'enfant par l'adulte. C'est plutôt comme si l'histoire était racontée par un adulte enfermé dans le corps d'un enfant. C'est un enfant, mais il a déjà perdu la candeur, l'innocence de l'enfance. Le contraste est d'autant plus impressionnant que dans ce milieu où règne l'hypocrisie la plus totale, le héros est d'une franchise incroyable, même (et surtout) lorsqu'il s'agit de ses sentiments les moins nobles. Il est habité par des émotions assez violentes, notamment la haine. Il n'éprouve aucun remord, et son indifférence (en est-ce vraiment ?) est parfois troublante, dérangeante.
Mais le meilleur, ce sont les moments de pure invention qui ponctuent le récit. Le personnage est un solitaire. Étranger à sa propre fratrie, il n'a d'autre repli que son imagination foisonnante. C'est ainsi qu'il nous entraîne dans ses délires. Il réinvente l'Histoire, joue tous les personnages, vit des aventures absurdes, passe d'un camp à l'autre, de Marie-Antoinette sur l'échafaud, qu'il idolâtre presque pour ensuite la haïr, au naufrage du Titanic (encore mieux que le film !), en passant par une guerre imaginaire où il est à la fois le blessé et le chirurgien qui le charcute : c'est comme si on y était !

Gallimard Jeunesse

15,90
par (Libraire)
16 avril 2016

The girl next door

Tout commence par une des scènes les plus jubilatoires qu'il vous sera jamais donné de lire : une expédition punitive. Quentin est obsédé depuis toujours par sa voisine, la belle Margo. Amis d'enfance, ils se sont peu à peu éloignés l'un de l'autre, jusqu'au soir où elle s'invite à la fenêtre du jeune homme pour lui proposer une balade pas tout à fait innocente. Et les voilà partis faire le tour de la ville pour venger Margo d'un parjure, et ce de la plus drôle des façons. Un vrai défouloir pour les deux personnages et pour le lecteur qui se retrouve embarqués avec eux : c'est comme si on y était ! Mais dès le lendemain, Margo disparaît. Quentin, qui pense avoir entr'aperçu cette face cachée promise par le titre du roman, décide de partir à sa recherche. Il entreprend alors un road trip qui penche parfois vers l'absurde, flanqué de ses deux meilleurs amis et d'une copine de la disparue.
Margo est la figure mystérieuse de ce roman, la raison autour de laquelle tourne toute cette histoire. Rapidement présentée comme la Queen Bee de son lycée, un cliché mélangeant la popularité et la superficialité, Margo, en disparaissant, se révèle plus profondément aux autres, et les révèle peu à peu à eux-mêmes. C'est un personnage très intéressant, et complexe, quoiqu'un peu triste. On aurait presque aimé creuser un peu plus de son côté. Mais si elle avait réellement été l'héroïne de l'histoire, le roman aurait sûrement été beaucoup moins amusant, il faut l'avouer.
Car oui, c'est vraiment un petit bijou d'humour. C'est une constante dans l’œuvre de John Green : ses histoires sont toujours marquées d'une touche de folie, même dans les moments les plus tragiques. Son style inimitable, piqué de délicieuses références (ne manquez surtout pas ses occurrences à propos des Feuilles d'Herbe de Walt Whitman), fait de ce roman un véritable page-turner, que vous ne pourrez plus lâcher une fois commencé.